La grande manufacture

Photos: Giorgia Volpe, Lise Breton et Carrefour international des théâtre de Québec

 

 

LA GRANDE MANUFACTURE : LE FLEURDELISÉ EN COURTEPOINTE VU PAR GIORGIA VOLPE

Parcours Où tu vas quand tu dors en marchant dans le cadre du Carrefour International de Théâtre de Québec

2017/2018

Par Hélène Matte

Du 25 mai au 10 juin, du jeudi au samedi, l’installation La grande manufacture de Giorgia Volpe a pris vie. Il y avait d’abord des dizaines de bobines géantes, couchées ou debout, çà et là. Certaines étaient utilisées comme tables. Au centre de chacune d’elles, une femme s’affairait. Il y avait la douce lavandière qui repassait des tabliers, la délicate brodeuse, celle qui fabriquait des fleurs en tissu et en offrait aux passants, celle encore qui cousait des poupées fétiches tandis qu’une autre créait des animaux en feutre et les posait sur un globe terrestre ; l’une avait les mains à la pâte pendant que l’autre dessinait au henné des motifs sur les mains des passants ; l’une portant un casque de construction concevait des architectures improbables en pliant des bandes alors qu’une autre encore filait des rubans magnétiques pour concevoir d’étranges sphères et qu’une dernière sertissait des boîtes de conserve dans lesquelles elle prétendait mettre de la poésie.

Les gestes répétés avec minutie et patience avaient tantôt la beauté tendre du travail quotidien, tantôt l’attraction du jeu absurde. Chaque femme, par son labeur soutenu, amenait son lot de curiosités et d’intrigues. Ce qui les liait entre elles, c’était le dispositif dans lequel elles prenaient place. Chacune de leur bobine comportait un mât avec un système de poulies qui leur permettait d’accrocher, puis de hisser et d’étendre, comme sur une corde à linge, un morceau de leur travail lorsque la cloche de la manufacture retentissait : tresses, plans d’architecture, balles et broderies ; la poète y pinçait quant à elle, lettre par lettre, une expression typiquement québécoise et somme toute paradoxale : « C-E-S-T-D-E-V-A-L-E-U-R ». « C’est de valeur » affichait ainsi son ambiguïté, voulant dire tantôt, comme l’usage l’entend, « c’est dommage » ou bien affirmant « ça le vaut » dans le sens de « c’est important » ou, on n’aime pas l’entendre, « ça se monnaie ».

On trouvait cette même ambiguïté dans l’élément visuel principal qui constituait l’installation : les nappes couvrant les surfaces de travail. Celles-ci étaient faites avec de vrais drapeaux du Québec découpés et reconstitués, à la fois défigurés et reconnaissables. L’artiste, dont la démarche exploite constamment la récupération d’objets et leur transformation en séries, s’était procuré quelques centaines de drapeaux directement du fabricant. Elle avait obtenu les excédents de fabrication voués à la poubelle parce que pris en défaut dès leur conception. Dans un geste symboliquement fort et pratiquement monumental, l’artiste leur a redonné vie, métamorphosant l’emblème en article à la fois décoratif et utilitaire. En observant davantage, on pouvait remarquer que les drapeaux défectueux avaient également servi à concevoir des tabliers et des cravates. Qu’est-ce à dire ? Ce détournement constituait-il une profanation ou un sauvetage ? Un dommage ou un hommage ? Le geste est de toute manière franchement audacieux et son résultat, superbe. Les bobines soigneusement éclairées de l’intérieur se transformaient en lanternes bleues et blanches illuminant le soir. Ainsi, les simples cordes à linge n’étaient plus banales : dans un jeu d’inversion, les poteaux devenaient les mâts au bout desquels les objets se faisaient étendards. Dis-moi ce que tu fabriques, je te dirai qui tu es : voilà la nouvelle question identitaire du Québec posée par Giorgia Volpe.

La plupart des femmes, issues de l’immigration, portaient sur elles des vêtements coutumiers (chapeaux, robe, voile) rappelant leur origine birmane, chinoise, mongole, congolaise, sénégalaise, afghane… Le tout conférait à la proposition l’aspect d’une exposition universelle, particulièrement lorsque les membres du public leur demandaient d’où elles venaient et quelles étaient leur histoire. Fouillant les détails personnels plutôt qu’abordant l’ensemble de l’oeuvre, certains passaient outre la part onirique de la proposition : un Québec rêvé mettant en valeur une collectivité de femmes, certes, mais saluant surtout l’accomplissement d’une main-d’oeuvre laborieuse et autrement invisible, qui manifeste une créativité sans relâche avec ce que la création comporte, soit du travail, mais aussi de la douce folie.

Giorgia Volpe elle-même, un peu en retrait, tressait des hamacs en récupérant des tubulures qui, dans leur autre vie, servaient au transport d’eau d’érable. Une série de hamacs conçus par l’artiste étaient d’ailleurs suspendus entre les arbres longeant la lignée de drapeaux du Québec aux abords du parc. On était invité à s’étendre sur les hamacs et à écouter des propos diffusés de part et d’autre par des caisses de son apposées çà et là, offrant une panoplie de témoignages de femmes de Québec. Par exemple, l’une racontait les conditions de travail difficiles à l’époque de la Dominion Corset, avant le déménagement de la compagnie du quartier Saint-Roch à une maquiladoras mexicaine. Une autre témoignait de son passage de fille à femme et de la vie dans un village nord-africain à l’adaptation urbaine nord-américaine. D’autres encore partageaient leurs expériences des Cercles fermières de la région : comment elles s’y accomplissaient et y vivaient une sororité certaine. On comprend finalement que ce sont ces Cercles de fermières, avec qui Volpe a collaboré, qui ont servi de modèles positifs à l’ensemble de La grande manufacture, ce portrait fantasmé du Québec comme ouvrier du monde.

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